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À petit feu

PAR CHARLOTTE DUBUC

En 1979, Yvan Pouliot, biologiste diplômé de l’Université Laval, séjournait sur les îles de la Basse-Côte-Nord pour étudier les oiseaux marins de la région. Il y découvrit une « nordicité exceptionnelle », un mode de vie aux multiples similitudes de ce qu’on trouvait dans les villages arctiques qu’il avait longtemps étudié. Il écrit : « Au cours de mes promenades, je remarquais les endroits où les matières résiduelles […] finissaient leur vie. L’huile usée des génératrices ainsi que les déchets domestiques et les matières dangereuses, comme les batteries, étaient lancés dans un ravin […]. En ce lieu isolé, quelques personnes seulement avaient laissé une quantité impressionnante de déchets. » (La nature de l'injustice, Khan et Hallmich, 2023, p. 94 )


L’isolement des communautés de la Basse-Côte-Nord crée une marginalisation sociale et politique. Le fardeau disproportionné que doivent porter ces populations faces aux préjudices environnementaux tels que l’extraction des ressources naturelles, l’utilisation du territoire et la gestion des déchets se nomme injustice environnementale. Ici, les déchets brûlent. Ils brûlent tels que la loi le permet. Des nuages noirs s’élèvent au-dessus des sites d’enfouissement; ce sont les gaz toxiques émanant des résidus en feu en bordure de villages. En Basse-Côte-Nord, c’est plus de 15 000 m2 de déchets qui sont produits chaque année. Tout type de déchet se retrouve, sans tri préalable, brûlé ou simplement, comme le décrit Yvan Pouliot, jeté en nature. Dans plusieurs communautés, les carcasses de voiture s’empilent et se détériorent au fil des années. Le recyclage est entreposé, sans tri préalable, dans d’énormes conteneurs en attendant la venue de bateaux de cargaison. Les matières organiques se retrouvent souvent mélangées à tout autre déchet, créant des problèmes de contamination des sols. Des changements s’imposent. Pour la survie des sols, de l’eau et des écosystèmes, il est impératif de trouver des solutions à la gestion des déchets en territoires éloignés en cessant de considérer la nature comme subordonnée à l’humanité.


En s’implantant sur le dépotoir existant de Blanc-Sablon, ce projet propose de changer le regard porté sur un site marqué par l’exploitation humaine. À l’image de la décomposition, recomposition et réassemblage d’un objet, le projet s’articule en phases distinctes qui lui permettent d’évoluer progressivement selon les besoins de la région. Une structure d’acier s’ancre au-dessus du site et accueille trois robots articulés permettant d’organiser, cartographier et cataloguer continuellement le site. Telle une machine reprenant le contrôle, ces robots intensifient le processus automatisé de la gestion des déchets, cherchant à optimiser la réutilisation d’objets se trouvant déjà sur le territoire. Le cadre périphérique de cette structure permet d’y insérer un centre de revalorisation, une matériauthèque et un incinérateur, de manière à créer une séquence opérationnelle complète et autonome. Le projet se permet d’agir ici comme un manuel d’instruction; comme un outil de cohésion et de réparation sociale pour des communautés portant le fardeau de décennies de négligences environnementales.