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Qu'est-ce qui tient encore debout?

PAR ÉMILIE ROOKE

La difficulté que rencontrent aujourd’hui les architectes et plus largement toutes celles et ceux qui souhaitent prendre part à la fabrication de leur cadre de vie réside dans une dépendance généralisée à des modes de production industriels, standardisés et extractivistes. Cette emprise freine la capacité collective à imaginer d’autres manières de faire, à réactiver des savoirs anciens ou vernaculaires, à bâtir autrement, avec ce qui est là. Refuser les procédés industriels ne relève pas d’un repli nostalgique; il s’agit d’un positionnement lucide face aux conditions socio-écologiques dont dépend la dignité du monde habité.


Ce constat est d’une actualité brûlante : on produit trop, on gaspille sans relâche, et l’architecture s’inscrit souvent dans cette logique de saturation. Tant qu’une architecture de production fondée sur la construction neuve, la démolition de l’existant et la production de déchets dominera les pratiques, le bâtiment restera un instrument d’accumulation et de spéculation, au détriment de la subsistance, du territoire et du vivant. Le secteur de la construction représente aujourd’hui près de 40 % des émissions mondiales de CO2. Il est aussi responsable d’une extraction massive de matières premières, transformées en matériaux uniformes, sans visage ni histoire. L’architecture s’éloigne des lieux qu’elle transforme. Elle construit en consommant ce qui s’épuise et accumule ce qui ne disparaît pas.


Dans ce contexte, il devient urgent de reconsidérer ce que signifie bâtir et habiter.


Ce projet de recherche s’inscrit dans un territoire spécifique : Blanc-Sablon, en Basse-Côte-Nord. Un village isolé, où les matériaux, les aliments, et même les habitations arrivent de l’extérieur. L’architecture y est importée, standardisée, indifférente aux lignes du sol, aux vents et aux récits. Elle efface au lieu d’écouter. Face à cette dépendance, ce projet explore la possibilité d’un matériau alternatif, issu de ressources locales et végétales : un béton à base d’ortie, une plante invasive et abondante mélangée à de la chaux. L’objectif est d’expérimenter ses propriétés structurelles et isolantes pour concevoir un élément de construction adapté au climat du lieu. Au-delà de l’innovation technique, cette recherche tente de redéfinir les conditions d’une architecture de subsistance : une architecture qui puise dans les ressources immédiates, engage des gestes simples, et propose une réponse à l’urgence écologique. Explorer l’architecture comme un acte de transformation minimale plutôt que de production massive.


Alors, comment concevoir une pratique architecturale qui ne soit ni extractive ni spectaculaire ?

Comment formuler une esthétique de l’ancrage, capable de composer avec les dynamiques de

l’éphémère et du local ?


C’est peut-être là que réside l’enjeu contemporain du métier :

non plus construire davantage, mais construire autrement.


  Nomination for the Canadian Architect Student Award of Excellence

 The Vince Catalli Scholarship for Sustainable architectural innovation